Charte Éthique Psychédélique : la réputation ne protège pas des abus


Pourquoi une charte éthique est indispensable
Depuis plusieurs années, je reçois beaucoup trop de témoignages de personnes qui racontent avoir subi des comportements abusifs, intrusifs ou profondément inappropriés dans le cadre de thérapies, cérémonies ou accompagnements psychédéliques.
Ces récits concernent des contextes très différents.
Ils peuvent impliquer des psychiatres ou des professionnels issus du monde médical.Ils peuvent concerner des thérapeutes, des facilitateurs ou des accompagnants.Ils peuvent aussi concerner des personnes se présentant comme chamans, guérisseurs ou guides spirituels.
Certaines de ces personnes sont inconnues.
D’autres bénéficient au contraire d’une excellente réputation, d’années d’expérience, d’une importante communauté, d’une reconnaissance professionnelle ou d’une image publique particulièrement rassurante.
Et c’est précisément l’un des problèmes.
La réputation n’est pas une garantie d’éthique.
Un diplôme n’est pas non plus, à lui seul, une garantie contre les abus.
Une longue expérience avec les psychédéliques ne l’est pas davantage.
Une initiation chamanique, une reconnaissance spirituelle, une formation prestigieuse, des milliers d’abonnés ou des dizaines de témoignages positifs ne remplacent jamais une véritable éthique comportementale.
Les psychédéliques créent une situation de vulnérabilité particulière
Une personne sous psychédéliques peut traverser un état extrêmement inhabituel.
Sa perception du temps, du corps, des émotions et de son identité peut être profondément modifiée.
Elle peut ressentir une confiance immense envers la personne qui l’accompagne.
Elle peut devenir particulièrement sensible aux paroles, aux gestes, aux suggestions et aux interprétations qui lui sont proposées.
Elle peut vivre des souvenirs, des visions, des phénomènes mystiques, des expériences corporelles ou émotionnelles d’une intensité exceptionnelle.
Elle peut aussi être temporairement désorientée ou incapable d’exercer son discernement habituel.
C’est précisément pour cette raison que la responsabilité de l’accompagnant doit être immense.
Plus une personne devient vulnérable, plus celui qui l’accompagne doit être exigeant avec son propre comportement.
Le problème est que certains accompagnants semblent parfois interpréter cette vulnérabilité comme une permission.
Permission de toucher.
Permission de diriger.
Permission d’interpréter.
Permission de décider.
Permission d’imposer une croyance.
Permission d’exercer une autorité.
Parfois même permission de franchir des frontières sexuelles, affectives, financières ou psychologiques.
Or cette vulnérabilité devrait produire exactement le comportement inverse : davantage de prudence, davantage de respect et davantage de retenue.
Une personne sous psychédéliques ne devient jamais la propriété de son accompagnant
Accompagner quelqu’un dans un état modifié de conscience ne donne aucun droit particulier sur cette personne.
Le participant reste propriétaire :
de son corps ;
de son histoire ;
de son intimité ;
de ses croyances ;
de ses décisions ;
de ses limites ;
et de la signification qu’il souhaite donner à son expérience.
Un accompagnant peut proposer.
Il ne devrait pas imposer.
Il peut questionner.
Il ne devrait pas fabriquer une vérité à la place de la personne.
Il peut sécuriser.
Il ne devrait pas prendre possession de l’expérience.
Le danger de l’autorité
Dans certains contextes psychédéliques, une relation extrêmement asymétrique peut se créer.
L’accompagnant peut devenir aux yeux du participant :
le thérapeute qui sait ;
le psychiatre qui possède l’expertise ;
le chaman qui connaît le monde invisible ;
le guérisseur qui comprend ce qui arrive ;
le guide qui connaît le chemin.
Cette position peut produire une autorité considérable.
Et plus cette autorité est grande, plus elle doit être encadrée.
Une personne peut être extrêmement compétente tout en développant progressivement un rapport malsain au pouvoir.
Elle peut être respectée par des centaines de personnes tout en ayant franchi les limites avec quelques-unes.
Elle peut avoir aidé énormément de participants et néanmoins avoir eu des comportements inacceptables envers certains autres.
C’est pourquoi l’argument :
« Cette personne a une excellente réputation »
ne suffit jamais à invalider automatiquement la parole de quelqu’un qui rapporte un comportement problématique.
Inversement, une accusation doit évidemment pouvoir être examinée avec sérieux, prudence et respect des faits.
L’objectif n’est pas d’organiser une chasse aux sorcières.
L’objectif est de créer des standards permettant de prévenir les abus et de savoir reconnaître les comportements problématiques lorsqu’ils apparaissent.
Le consentement doit rester vivant
L’un des principes fondamentaux devrait être extrêmement simple :
un consentement donné avant une séance n’est pas un consentement universel pour tout ce qui pourra se passer pendant cette séance.
Accepter une cérémonie ne signifie pas accepter d’être touché partout.
Accepter un travail corporel ne signifie pas accepter un contact sexuel.
Accepter une approche spirituelle ne signifie pas accepter toutes les croyances du facilitateur.
Accepter un accompagnement ne signifie pas abandonner son libre arbitre.
Et surtout :
une personne peut changer d’avis.
À tout moment.
Le consentement doit pouvoir être retiré.
Un silence n’est pas un oui.
Une sidération n’est pas un oui.
Une incapacité à répondre n’est pas un oui.
Une personne fortement intoxiquée ne devrait jamais être considérée comme disponible simplement parce qu’elle avait accepté quelque chose plusieurs heures auparavant.
Le toucher doit être particulièrement encadré
Le toucher est probablement l’une des questions les plus sensibles dans l’accompagnement psychédélique.
Un contact physique peut parfois être rassurant ou soutenant.
Mais il peut aussi devenir profondément intrusif.
Il devrait donc toujours être discuté à l’avance.
Pourquoi toucher ?
Dans quelles circonstances ?
Sur quelles parties du corps ?
Dans quel objectif ?
La personne peut-elle refuser ?
Peut-elle arrêter immédiatement ?
Ces questions devraient être parfaitement claires avant l’expérience.
Et aucun toucher à caractère sexuel ne devrait pouvoir être justifié par un discours thérapeutique, énergétique, tantrique, chamanique ou spirituel.
Une frontière éthique ne cesse pas d’exister parce qu’on lui donne un vocabulaire sacré.
Le risque de manipulation spirituelle
Les psychédéliques peuvent générer des expériences mystiques extrêmement convaincantes.
Certaines personnes rapportent :
des rencontres avec des entités ;
des impressions de vies antérieures ;
des communications avec des défunts ;
des expériences de dissolution de l’ego ;
des visions religieuses ;
des expériences de renaissance ;
des sensations énergétiques extrêmement fortes.
Ces expériences peuvent être magnifiques et profondément transformatrices.
Mais elles créent aussi une responsabilité importante pour l’accompagnant.
Dire :
« Vous avez vécu quelque chose qui ressemble à une expérience de vie antérieure »
est très différent de dire :
« Vous venez de découvrir une de vos vies antérieures. »
Dire :
« Vous avez ressenti une présence »
est différent de dire :
« Cette entité existe objectivement et je sais ce qu’elle veut de vous. »
Un bon accompagnant sait accueillir l’expérience sans confisquer son interprétation.
Attention aux souvenirs sous psychédéliques
Un autre domaine mérite une prudence considérable.
Une personne peut avoir l’impression extrêmement convaincante de retrouver un souvenir oublié.
Mais le caractère intense et réaliste d'une expérience intérieure ne constitue pas à lui seul la preuve qu'un événement s'est réellement produit exactement de cette manière.
Un praticien ne devrait donc pas affirmer :
« Vous avez forcément été agressé dans votre enfance. »
« Votre père vous a certainement fait cela. »
« Votre corps vient de retrouver la vérité. »
L’accompagnant doit être particulièrement prudent avec les questions suggestives et les interprétations affirmatives.
Créer involontairement une conviction concernant un événement qui n’est pas établi peut avoir des conséquences extrêmement importantes sur la vie d’une personne et de son entourage.
Le sexe constitue une frontière majeure
La sexualité est probablement l’un des domaines où la clarté doit être la plus absolue.
Une personne sous psychédéliques peut ressentir :
une ouverture émotionnelle extraordinaire ;
un amour immense ;
une sensation de fusion ;
une excitation sexuelle ;
une attirance très forte pour son accompagnant ;
une impression de connexion cosmique avec lui.
Ces phénomènes peuvent faire partie de l’expérience.
Ils ne constituent jamais une permission donnée à l’accompagnant pour exploiter cette situation.
L’accompagnant doit être capable de recevoir cette projection ou cette attirance sans en profiter.
Il ne doit jamais transformer la vulnérabilité psychédélique en opportunité sexuelle.
Et les relations sentimentales ou sexuelles après l’accompagnement méritent elles aussi une extrême prudence, car le rapport de pouvoir et d’idéalisation peut persister longtemps après la séance.
Un bon accompagnant ne cherche pas à devenir indispensable
Un autre signe d’alerte apparaît lorsqu’un praticien commence progressivement à occuper toute la vie psychologique ou spirituelle d’une personne.
« Vous avez besoin de moi pour continuer. »
« Personne d’autre ne pourra vous comprendre. »
« Si vous quittez ce travail maintenant, vous bloquez votre guérison. »
« Votre résistance envers moi est simplement votre ego. »
« Si vous remettez ma méthode en question, c’est que vous n’êtes pas prêt. »
Ces phrases devraient immédiatement éveiller la vigilance.
Une pratique saine doit progressivement développer davantage d’autonomie.
Pas davantage de dépendance.
Un accompagnant doit accepter d’être remis en question
Le pouvoir devient particulièrement dangereux lorsqu’il devient impossible de le questionner.
Un bon professionnel ou facilitateur devrait pouvoir entendre :
« Je n’ai pas apprécié ce que vous avez fait. »
« Je ne veux pas que vous me touchiez. »
« Je ne partage pas votre interprétation. »
« Je souhaite arrêter l’accompagnement. »
« Je souhaite demander un autre avis. »
« Je pense qu’une limite a été franchie. »
La réaction à ces phrases révèle parfois davantage l’éthique d’une personne que tous ses discours sur la bienveillance.
Le prestige ne doit jamais supprimer la vigilance
Il existe une tendance humaine compréhensible :
plus quelqu’un est célèbre, reconnu ou recommandé, plus nous lui accordons spontanément notre confiance.
Mais dans le domaine psychédélique, cette confiance ne devrait jamais supprimer les garde-fous.
Une personne peut être :
psychiatre ;
psychologue ;
médecin ;
chaman reconnu ;
facilitateur expérimenté ;
auteur ;
conférencier ;
chercheur ;
responsable d’un centre réputé ;
et malgré tout avoir des comportements problématiques.
Le statut peut témoigner d’une compétence particulière.
Il ne constitue pas une immunité morale.
La charte comportementale que tout accompagnant devrait pouvoir accepter
Il me semble aujourd’hui indispensable qu’une personne qui accompagne des expériences psychédéliques puisse s’engager clairement sur certains principes.
1. Respecter l’autonomie
La personne accompagnée conserve son libre arbitre et son droit de refuser.
2. Obtenir un consentement libre et continu
Le consentement doit être spécifique, compréhensible et révocable.
3. Respecter strictement les limites sexuelles
Aucune exploitation sexuelle de la relation ou de l’état modifié de conscience.
4. Encadrer le toucher
Tout toucher doit avoir une justification claire et faire l’objet d’un consentement.
5. Ne pas imposer d’interprétation
Les visions et expériences du participant lui appartiennent.
6. Ne pas imposer de croyance spirituelle
L’accompagnant ne transforme pas son système de croyances en vérité universelle.
7. Reconnaître ses limites
Il sait dire qu’une situation dépasse ses compétences et orienter vers quelqu’un d’autre.
8. Ne jamais promettre de guérison
Aucune transformation ne peut être garantie.
9. Ne pas créer de dépendance
Le but d’un accompagnement est de renforcer l’autonomie.
10. Préserver la confidentialité
Les récits des participants ne deviennent jamais du contenu public sans leur consentement explicite.
11. Être transparent financièrement
Aucune exploitation économique de la vulnérabilité.
12. Ne pas profiter de son autorité
Le prestige, la spiritualité ou l’expertise ne doivent jamais devenir des instruments de domination.
13. Accepter les critiques
Une personne doit pouvoir signaler un problème sans intimidation ni représailles.
14. Maintenir un travail personnel et une supervision
Personne n’est totalement à l’abri de ses projections, de son ego ou de ses angles morts.
15. Donner priorité à la sécurité
L’intensité d’une expérience n’est jamais plus importante que l’intégrité de la personne.
Une charte protège également les bons praticiens
Il est important de le rappeler.
Établir des règles strictes ne signifie pas considérer tous les accompagnants comme dangereux.
C’est exactement l’inverse.
Une charte claire permet également de protéger les professionnels et facilitateurs sérieux.
Elle clarifie les attentes.
Elle évite les malentendus.
Elle crée des limites compréhensibles par tous.
Elle permet au participant de savoir ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.
Elle permet au praticien de montrer clairement le cadre dans lequel il travaille.
Et elle contribue à professionnaliser un domaine qui se développe extrêmement rapidement.
La communauté psychédélique doit être capable de regarder aussi ses zones d’ombre
Je crois profondément au potentiel des états modifiés de conscience.
Mais croire au potentiel des psychédéliques ne signifie pas fermer les yeux sur les dérives qui peuvent exister autour de leur utilisation.
Au contraire.
Plus nous considérons ces expériences comme importantes, plus nous devrions être exigeants concernant les personnes qui les encadrent.
Défendre les psychédéliques ne consiste pas à défendre aveuglément tous ceux qui les utilisent professionnellement.
Défendre les psychédéliques, c’est également protéger les personnes qui leur accordent leur confiance.
La question fondamentale ne devrait donc jamais être seulement :
« Cette personne est-elle compétente pour provoquer ou accompagner une expérience psychédélique ? »
Elle devrait aussi être :
« Comment cette personne se comporte-t-elle lorsqu’un être humain extrêmement vulnérable lui accorde sa confiance ? »
C’est probablement là que commence véritablement l’éthique psychédélique.

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