Des chercheurs découvrent que le LSD peut activer le système immunitaire contre le cancer colorectal
- Yann Marek

- il y a 4 jours
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Pendant des décennies, les chercheurs ont supposé que les effets les plus intéressants des substances psychédéliques se produisaient presque exclusivement dans le cerveau.
Le LSD et la psilocybine modifient la conscience en interagissant avec les récepteurs de la sérotonine, en particulier le récepteur 5-HT2A. Ce mécanisme joue un rôle central dans les recherches visant à comprendre leurs effets potentiels sur la dépression, les addictions, le trouble de stress post-traumatique et d’autres troubles psychiatriques.
Mais les récepteurs de la sérotonine ne se trouvent pas uniquement dans le cerveau. Ils sont répartis dans tout l’organisme, notamment dans l’intestin. Une nouvelle étude publiée dans la revue Cell suggère que leur activation en dehors du cerveau pourrait aider le système immunitaire à combattre le cancer.
Fait encore plus surprenant, ce n’est pas la première étude récente à montrer que l’action biologique des psychédéliques pourrait largement dépasser le cadre de l’expérience consciente. Au cours de l’année écoulée, des chercheurs ont établi des liens entre ces substances et le vieillissement cellulaire, la signalisation immunitaire et, désormais, l’immunité antitumorale.
Ces travaux soulèvent une question fascinante :
Et si nous avions recherché les effets des psychédéliques presque exclusivement dans le cerveau, alors qu’une partie de leurs mécanismes biologiques les plus intéressants se produisait dans le reste du corps ?
Le LSD a ralenti la croissance du cancer colorectal
Dans une nouvelle étude intitulée Targeting peripheral 5-HT2AR enhances antitumor immunity in colorectal cancer, YaTing Wen et ses collègues ont cherché à déterminer si le LSD pouvait influencer directement la progression d’un cancer.
Les psychédéliques occupent depuis longtemps une place particulière dans le domaine de l’oncologie. Dès les années 1960, le LSD, puis la psilocybine, ont été étudiés pour soulager la lourde souffrance psychologique pouvant accompagner une maladie en phase terminale.
Plus récemment, des essais cliniques ont suggéré qu’une thérapie assistée par psychédéliques pourrait aider certains patients atteints d’un cancer à faire face à la dépression, à l’anxiété et à la détresse existentielle. Toutefois, ces recherches considéraient généralement le psychédélique comme un moyen de traiter la souffrance psychologique du patient, et non le cancer lui-même.
Pour mener leur expérience, les chercheurs ont implanté des cellules cancéreuses colorectales dans le côlon de souris, puis leur ont administré du LSD.
Une dose unique a entraîné une réduction modeste du volume et du poids des tumeurs. En revanche, une administration répétée — 0,15 mg par kilogramme, une fois par jour pendant dix jours — a nettement davantage freiné leur progression.
Les chercheurs ont ensuite tenté de comprendre ce phénomène. Leurs expériences les ont conduits vers le récepteur 5-HT2A, le même récepteur de la sérotonine qui joue un rôle majeur dans les effets psychédéliques du LSD.
Le LSD mobilisait le système immunitaire
L’effet antitumoral semblait dépendre des lymphocytes T CD8+. Ces cellules font partie des principales armes du système immunitaire contre le cancer. Elles peuvent reconnaître les cellules anormales et les détruire avant qu’elles ne se propagent.
Cependant, les cancers sont particulièrement efficaces pour modifier leur environnement afin d’échapper au système immunitaire. Certaines tumeurs empêchent les lymphocytes T de les infiltrer. D’autres neutralisent leur activité une fois qu’ils sont présents.
Le LSD semblait modifier cette relation.
L’activation des récepteurs 5-HT2A a renforcé l’activité antitumorale des lymphocytes T CD8+, aidant ainsi le système immunitaire à attaquer les tumeurs colorectales.
Une question s’est alors posée : si l’activation du récepteur 5-HT2A était responsable de cet effet, le LSD devait-il réellement pénétrer dans le cerveau ?
Pour y répondre, les chercheurs ont développé une molécule expérimentale appelée IHCH-8110.
Comme le LSD, l’IHCH-8110 active les récepteurs 5-HT2A. Mais contrairement au LSD, cette molécule a été conçue pour ne pas franchir la barrière hémato-encéphalique, qui protège le cerveau.
Les chercheurs pouvaient donc activer les récepteurs 5-HT2A périphériques tout en évitant, dans une large mesure, ceux qui provoquent les effets psychédéliques dans le cerveau.
Et, fait remarquable, l’effet anticancéreux a été conservé.
L’IHCH-8110 a ralenti la progression du cancer colorectal sans provoquer d’expérience psychédélique.
Les chercheurs avaient, en quelque sorte, suivi le processus suivant :
LSD → identification de la cible biologique → suppression de l’effet psychédélique → conservation du mécanisme antitumoral.
Mais d’où provenait exactement ce mécanisme ?
Le « deuxième cerveau » de l’intestin communiquait avec le système immunitaire
Le système gastro-intestinal abrite un immense réseau appelé système nerveux entérique. Parfois surnommé le « deuxième cerveau », il contient des centaines de millions de neurones, ainsi que des cellules de soutien appelées cellules gliales entériques.
Les chercheurs ont découvert que les récepteurs 5-HT2A présents sur ces cellules gliales jouaient un rôle central dans les effets de l’IHCH-8110.
Leur activation augmentait la production de deux molécules de signalisation immunitaire : CXCL10 et IL-18.
CXCL10 favorise le recrutement des lymphocytes T CD8+ dans l’environnement tumoral, tandis que l’IL-18 stimule leur activité antitumorale.
Les chercheurs ont ainsi mis au jour une chaîne biologique remarquable :
Activation du récepteur 5-HT2A → cellules gliales entériques → augmentation de CXCL10 et d’IL-18 → recrutement et activation des lymphocytes T CD8+ → destruction accrue des cellules tumorales.
Autrement dit, l’activation d’un récepteur de la sérotonine associé au système nerveux intestinal semblait capable de modifier le comportement du système immunitaire à l’intérieur d’une tumeur.
Cette découverte suggère l’existence d’un lien jusqu’ici sous-estimé entre trois systèmes biologiques majeurs : le système nerveux, le système immunitaire et le cancer.
Transformer des tumeurs « froides » en tumeurs plus réceptives
Cette découverte est particulièrement importante lorsqu’on considère l’un des principaux obstacles rencontrés par l’immunothérapie anticancéreuse.
Les médicaments appelés inhibiteurs de points de contrôle immunitaire, notamment les inhibiteurs de PD-1, ont profondément transformé le traitement de certains cancers.
Au lieu de détruire directement les cellules cancéreuses, ces médicaments lèvent en quelque sorte les « freins » moléculaires qui empêchent les lymphocytes T de les attaquer.
Cependant, leur efficacité varie fortement selon les cancers.
Certains cancers colorectaux sont qualifiés de tumeurs immunologiquement froides, car ils contiennent relativement peu de cellules immunitaires actives. Lever les freins des lymphocytes T est peu utile si ceux-ci ne sont pas suffisamment nombreux dans la tumeur.
L’IHCH-8110 semblait pouvoir modifier cette situation.
En augmentant le recrutement et l’activité des lymphocytes T CD8+, la molécule expérimentale rendait les cancers colorectaux « froids » plus réceptifs à une réponse immunitaire.
Lorsque les chercheurs ont associé l’IHCH-8110 à un traitement anti-PD-1, cette combinaison a entraîné une inhibition plus importante des tumeurs.
Cette approche a également été testée dans plusieurs systèmes expérimentaux : des modèles murins de cancer colorectal, des organoïdes de cancers colorectaux humains dérivés de patients et un modèle de métastases hépatiques.
Dans ce dernier modèle, l’association de l’IHCH-8110 et du traitement anti-PD-1 a été liée à une diminution des métastases dans le foie.
Cette stratégie potentielle est particulièrement intéressante : plutôt que d’attaquer directement le cancer, il s’agirait de modifier son environnement immunitaire afin que les défenses naturelles de l’organisme et les immunothérapies existantes puissent l’attaquer plus efficacement.
D’autres études relient également les psychédéliques au système immunitaire
Quelques semaines seulement avant la publication de l’étude dans Cell, une autre recherche parue dans Molecular Psychiatry avait apporté un élément apparemment distinct, mais potentiellement complémentaire.
Les chercheurs ont étudié les effets moléculaires de plusieurs antidépresseurs à action rapide, notamment la kétamine, le LSD et la psilocybine.
Bien que ces substances agissent initialement sur des récepteurs très différents, elles ont produit des modifications similaires en aval, notamment dans des voies de signalisation liées au système immunitaire.
Les chercheurs ont qualifié ce phénomène de « signalisation neuro-immunitaire convergente ».
Parmi les voies observées figuraient des molécules de signalisation immunitaire telles que l’IL-15 et MCP-1. Des modifications immunitaires ont également été associées à la réponse antidépressive chez des personnes traitées par kétamine.
Cela laisse penser que l’action thérapeutique des psychédéliques n’est peut-être pas exclusivement neuronale. Les communications entre les neurones et le système immunitaire pourraient contribuer à certains de leurs effets.
Cela ne signifie pas que les psychédéliques traitent la dépression grâce au système immunitaire. Les expériences concernant les substances psychédéliques reposaient notamment sur des travaux cellulaires, et non sur leur administration clinique. Des recherches beaucoup plus approfondies restent nécessaires.
Toutefois, lorsqu’on rapproche ces résultats de la nouvelle étude sur le cancer, le rôle de la signalisation immunitaire devient difficile à ignorer.
L’étude sur la psilocybine et la longévité
Un autre indice intrigant est apparu en 2025, lorsque des chercheurs associés à l’Université Emory ont publié dans npj Aging une étude visant à déterminer si la psilocybine pouvait agir sur le vieillissement cellulaire.
Au lieu d’étudier des neurones, les chercheurs ont exposé des cellules humaines pulmonaires et cutanées à la psilocine, le métabolite actif produit par l’organisme lorsqu’il transforme la psilocybine.
Les résultats étaient remarquables.
Dans les conditions de l’étude, le traitement à la psilocine a prolongé jusqu’à 57 % la durée de vie réplicative de ces cellules humaines. Les chercheurs ont également observé des modifications concernant le stress oxydatif, les mécanismes de réponse aux dommages de l’ADN et la préservation des télomères.
Ils ont ensuite poursuivi leurs expériences sur des animaux. Des souris âgées ayant reçu un traitement intermittent à la psilocybine pendant dix mois ont présenté un meilleur taux de survie que les animaux non traités.
Là encore, il ne s’agissait pas principalement d’une étude sur les états modifiés de conscience. Ces travaux montraient qu’une substance psychédélique pouvait produire des effets biologiques mesurables au niveau de cellules et de tissus situés en dehors du cerveau.
Louise Hecker, autrice principale de l’étude, a rappelé une explication évidente, mais souvent négligée : les récepteurs de la sérotonine sont présents dans l’ensemble du corps humain.
Les psychédéliques seraient-ils plus que de simples « substances agissant sur le cerveau » ?
Lorsqu’on rapproche ces trois études, un schéma intéressant commence à apparaître.
Dans l’étude sur le vieillissement, la psilocine a influencé les mécanismes du stress cellulaire et du vieillissement, tout en prolongeant la durée de vie de cellules humaines en laboratoire.
Dans l’étude sur les antidépresseurs, le LSD, la psilocybine et la kétamine semblaient converger vers certaines voies communes de signalisation neuro-immunitaire.
Enfin, dans l’étude sur le cancer colorectal, les chercheurs ont montré que l’activation des récepteurs 5-HT2A présents sur les cellules gliales de l’intestin pouvait déclencher une signalisation immunitaire, attirer les lymphocytes T CD8+ capables de détruire les cellules cancéreuses et, finalement, ralentir la croissance tumorale dans des modèles précliniques.
Ces expériences sont très différentes et portent sur des questions biologiques distinctes. Il faut donc éviter de conclure qu’elles révèlent un mécanisme psychédélique unique et universel. Ce n’est pas le cas.
En revanche, considérées dans leur ensemble, elles remettent en question une idée qui domine la recherche sur les psychédéliques depuis des décennies : celle selon laquelle les effets les plus importants de ces molécules se produiraient nécessairement dans le cerveau.
Les psychédéliques pourraient être mieux compris comme des substances interagissant avec des systèmes de signalisation biologique répartis dans tout l’organisme.
Leurs effets extraordinaires sur la conscience pourraient constituer l’une des manifestations les plus spectaculaires de cette interaction, sans forcément être la seule à présenter un intérêt médical.
Non, cela ne signifie pas que le LSD guérit le cancer
Une mise au point essentielle s’impose.
Aucune étude n’a démontré que la prise de LSD permettait de traiter le cancer colorectal chez l’être humain.
La nouvelle recherche publiée dans Cell est une étude préclinique. Une grande partie des résultats provient de modèles murins et d’autres systèmes expérimentaux. L’IHCH-8110 demeure par ailleurs une molécule expérimentale.
De même, l’étude sur le vieillissement ne montre pas que la consommation de champignons à psilocybine prolonge la vie humaine. Les recherches neuro-immunitaires ne prouvent pas non plus que la signalisation immunitaire explique l’ensemble des effets antidépresseurs des psychédéliques.
Il s’agit de premières pistes scientifiques, et non de conclusions cliniques. Elles n’en restent pas moins fascinantes.
Pendant des décennies, la recherche sur les psychédéliques s’est naturellement concentrée sur les effets de ces substances sur la conscience.
Les chercheurs commencent aujourd’hui à poser une question beaucoup plus vaste :
Quels effets ces substances produisent-elles dans le reste de notre organisme ?
Si cette nouvelle génération de recherches tient ses promesses, la réponse pourrait se révéler bien plus surprenante — et potentiellement plus importante sur le plan médical — que nous ne l’imaginions.
Sensibilisation et Prévention
Sources scientifiques :
Wen et al., Cell (2026), Targeting peripheral 5-HT2AR enhances antitumor immunity in colorectal cancer :https://doi.org/10.1016/j.cell.2026.07.028
Molecular Psychiatry (2026), Convergent neuroimmune signaling underlying rapid antidepressant response to ketamine and psychedelics :https://www.nature.com/articles/s41380-026-03777-z
npj Aging (2025), étude sur la psilocybine, le vieillissement cellulaire et la survie chez la souris :https://www.nature.com/articles/s41514-025-00244-x


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