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Psychédéliques et épigénétique : quand la science découvre comment reprogrammer la mémoire cellulaire

Photo du rédacteur: Yann Marek
Yann Marek
il y a 3 jours
9 min de lecture

Comment une molécule éliminée de l’organisme en quelques heures peut-elle induire des transformations psychologiques qui durent six mois, un an, voire plusieurs années ?

Ce paradoxe a longtemps intrigué les neuroscientifiques. Les antidépresseurs conventionnels nécessitent généralement une prise régulière pour maintenir leurs effets thérapeutiques. À l’inverse, certaines études montrent qu’une à trois séances encadrées avec des composés psychédéliques peuvent entraîner des améliorations durables, parfois jusqu’à une rémission, chez des personnes souffrant de dépression résistante ou de stress post-traumatique.

L’explication pourrait ne pas se limiter à la psychologie ou à une modification passagère des neurotransmetteurs : elle pourrait également s’ancrer au cœur de nos cellules, dans un champ de recherche en plein essor : l’épigénétique.

L’épigénétique : la partition et le chef d’orchestre

Pour bien comprendre, on peut comparer notre ADN à une partition musicale relativement stable. Les notes gravées sur le papier constituent le code génétique, dont la séquence reste globalement identique tout au long de notre existence.

L’épigénétique, en revanche, correspond à toutes les annotations ajoutées au crayon sur la partition par le chef d’orchestre au gré de nos expériences vécues : « jouer fort », « étouffer ce son » ou « mettre ce passage en sourdine ».

  • L’empreinte des traumatismes : Sous l’effet d’un stress chronique ou d’un choc émotionnel précoce, certains marqueurs biochimiques, comme la méthylation de l’ADN ou les modifications des histones, peuvent modifier l’expression de gènes impliqués dans la réponse au stress. Ces transformations pourraient contribuer, dans certains contextes, à une diminution de la plasticité neuronale et à la persistance de schémas de peur, d’hypervigilance ou de rumination.

  • Le déverrouillage psychoactif : Les dernières découvertes suggèrent que certaines molécules pourraient agir sur ces mécanismes de régulation, facilitant l’expression de gènes impliqués dans la flexibilité, l’adaptation et la résilience cérébrale.

1. En Amazonie péruvienne : la première mesure chez l’humain (2021)

En juin 2021, une équipe internationale menée par le Dr Simon Ruffell (King’s College de Londres / Onaya Science) et la Pr Celia Morgan (Université d’Exeter) a publié une recherche marquante dans la revue scientifique Frontiers in Psychiatry : « Ceremonial Ayahuasca in Amazonian Retreats—Mental Health and Epigenetic Outcomes From a Six-Month Naturalistic Study ».

  • Le protocole : Les chercheurs ont suivi 63 participants occidentaux venus réaliser une retraite traditionnelle d’ayahuasca auprès de l’Ayahuasca Foundation, dans la région d’Iquitos, au Pérou.

  • Les résultats cliniques : Les mesures standardisées réalisées avant et après la retraite ont mis en évidence des baisses hautement significatives (p < 0,001) des scores de dépression (BDI-II : 13,9 à 6,1), d’anxiété-trait (STAI : 44,4 à 34,3) et de détresse psychologique globale (CORE-OM : 37,3 à 22,3). Fait remarquable : ces améliorations étaient toujours observables six mois après le retour dans le quotidien, accompagnées d’une augmentation de l’auto-compassion, notamment d’une diminution du jugement critique envers soi-même.

  • Le signal épigénétique : Dans les analyses de prélèvements salivaires effectués avant et après la retraite, portant sur environ 39 participants disposant de données appariées exploitables, les chercheurs ont observé une modification statistiquement significative (p = 0,01) de la méthylation de l’ADN au niveau du gène SIGMAR1, avec une augmentation moyenne de 2,1 % sur les cinq sites CpG étudiés.

C’était l’un des premiers indices, en milieu naturaliste, qu’un rituel psychédélique traditionnel pouvait s’accompagner de modifications épigénétiques mesurables sur un gène impliqué dans les réponses cellulaires au stress et la neuroplasticité.

Les auteurs soulignent toutefois que la portée biologique de cette modification reste à déterminer. Les changements observés dans la salive ne permettent pas à eux seuls de conclure à des transformations équivalentes dans le cerveau, ni d’établir un lien causal direct avec les améliorations psychologiques.

L’étude ne disposant pas de groupe témoin randomisé, les effets propres à l’ayahuasca ne peuvent pas non plus être entièrement distingués de ceux du cadre de retraite, des attentes et des autres composantes de l’expérience.

2. Le mécanisme : la connexion avec le récepteur Sigma-1

Dès avril 2018, le chercheur Antonio Inserra (Flinders University) publiait dans Frontiers in Pharmacology une hypothèse mécanistique particulièrement intéressante.

La DMT présente dans l’ayahuasca agit notamment sur les récepteurs sérotoninergiques 5-HT2A. Elle peut également interagir avec le récepteur intracellulaire Sigma-1 (SIGMAR1), situé principalement au niveau du réticulum endoplasmique, notamment dans des zones de communication avec les mitochondries.

Or, le récepteur Sigma-1 agit comme une protéine chaperonne participant à plusieurs mécanismes de protection cellulaire, de signalisation et de neuroplasticité. Il peut notamment interagir avec des protéines impliquées dans la régulation épigénétique, comme certaines histone-désacétylases.

Selon l’hypothèse développée par Inserra, l’activation de cette voie par la DMT pourrait contribuer à des modifications de la chromatine et de l’expression des gènes, favorisant ainsi les processus de plasticité neuronale, d’extinction de la peur et de reconsolidation des souvenirs traumatiques.

Ce mécanisme reste à confirmer expérimentalement dans son ensemble, mais il ouvre une piste passionnante : une expérience psychédélique pourrait contribuer à modifier non seulement la perception d’un souvenir, mais également certains processus biologiques participant à sa réorganisation émotionnelle.

Autrement dit, il ne s’agirait pas nécessairement d’effacer un souvenir douloureux, mais de permettre au cerveau d’en modifier progressivement la signification émotionnelle et les réactions qui lui sont associées.

3. La confirmation en laboratoire : quand les modifications épigénétiques persistent pendant 7 jours

Ce phénomène de « fenêtre de plasticité » a été étudié au niveau génomique :

  • Une seule dose, sept jours de modifications biologiques (Cell Reports, octobre 2021) :

    L’équipe du Pr Javier González-Maeso et de Mario de la Fuente Revenga (Virginia Commonwealth University) a administré une dose unique de DOI, un agoniste psychédélique sérotoninergique, à des souris.

    Résultat : la substance a déclenché des modifications de l’organisation de la chromatine, notamment de l’acétylation de l’histone H3K27ac, dans le cortex frontal.

    Alors que la molécule est éliminée de l’organisme en quelques heures, certaines modifications épigénomiques et synaptiques, notamment au niveau des épines dendritiques, restaient détectables sept jours après l’administration.

    Ces résultats suggèrent qu’une exposition ponctuelle à un psychédélique peut entraîner des adaptations biologiques prolongées, susceptibles de participer aux mécanismes de neuroplasticité.

    Ils ne démontrent toutefois pas que la plasticité reste continuellement augmentée durant toute cette période, ni que cette durée soit directement transposable à l’être humain.

  • Le LSD et la méthylation de l’ADN (PNPBP, décembre 2022) :

    Une étude menée par une équipe de l’Université McGill, incluant le pionnier de l’épigénétique Moshe Szyf, la Pr Gabriella Gobbi et Antonio Inserra, a montré que des administrations répétées de LSD induisent des remaniements de la méthylation de l’ADN dans le cortex préfrontal de souris.

    Ces changements concernent notamment des gènes et des voies de signalisation associés aux facteurs neurotrophiques, dont les mécanismes liés au BDNF, ainsi qu’à la plasticité neuronale.

    Ils pourraient contribuer à expliquer comment certains psychédéliques favorisent le remodelage des connexions synaptiques et les capacités d’adaptation du cerveau.

4. Kétamine et MDMA : d’autres psychoactifs au banc d’essai

Cette signature épigénétique commence également à être documentée pour d’autres substances psychoactives étudiées en psychiatrie, même si la kétamine et la MDMA possèdent des mécanismes pharmacologiques distincts de ceux des psychédéliques classiques.

  • La kétamine et l’enzyme HDAC5 (Choi et ses co-auteurs, 2017) :

    Chez le rat, les chercheurs ont montré que la kétamine favorise la phosphorylation d’une enzyme appelée HDAC5, un mécanisme impliqué dans la régulation de l’expression du BDNF.

    En temps normal, HDAC5 participe au contrôle de l'activité transcriptionnelle de certains gènes. Sa phosphorylation peut modifier cette régulation et favoriser l’expression de protéines importantes pour la plasticité neuronale.

    Ces observations contribuent à expliquer comment la kétamine pourrait stimuler rapidement certains mécanismes moléculaires impliqués dans ses effets antidépresseurs.

  • La MDMA et le gène du récepteur aux glucocorticoïdes (Lewis et ses co-auteurs, 2023) :

    Dans une étude pilote publiée dans Frontiers in Psychiatry, associée à un essai clinique de phase 3 sur le trouble de stress post-traumatique (TSPT), la chercheuse Candace R. Lewis et son équipe ont analysé l’ADN de prélèvements salivaires de 23 participants.

    Ils ont découvert que la réduction des symptômes post-traumatiques était associée à des changements de méthylation de certains gènes impliqués dans la réponse au stress, notamment NR3C1, qui intervient dans la régulation de la sensibilité au cortisol.

    Le groupe ayant reçu la MDMA associée à une psychothérapie présentait une modification de méthylation plus importante sur un site de NR3C1 que le groupe ayant reçu un placebo associé à une psychothérapie.

    Bien que ces résultats restent exploratoires en raison du faible nombre de participants, ils suggèrent que les bénéfices psychologiques d’une thérapie assistée par MDMA pourraient s’accompagner de changements biologiques mesurables dans les systèmes de régulation du stress.

5. Quelles implications concrètes pour l’être humain ?

Au-delà des mécanismes moléculaires, ces découvertes soulèvent une question essentielle : que pourraient-elles réellement changer dans la vie des personnes confrontées à des traumatismes, à l’anxiété ou à la dépression ?

Les recherches permettent aujourd’hui d’envisager plusieurs perspectives thérapeutiques particulièrement intéressantes.

  • Agir sur les mécanismes biologiques associés à la souffrance, au-delà des symptômes :

    Dans les traumatismes anciens ou les dépressions chroniques, le cerveau peut développer des schémas de fonctionnement particulièrement rigides.

    Une personne peut, par exemple, continuer à ressentir une peur intense dans des situations pourtant sans danger, revivre émotionnellement certains souvenirs ou rester prisonnière de réactions automatiques qu’elle ne parvient pas à modifier malgré sa volonté.

    Les recherches suggèrent que certains psychédéliques pourraient temporairement favoriser les mécanismes de neuroplasticité, offrant au cerveau une plus grande capacité à développer de nouvelles réponses émotionnelles et comportementales.

    L’intérêt thérapeutique serait alors de faciliter l’évolution de schémas profondément installés, plutôt que de chercher uniquement à atténuer leurs manifestations.

  • Favoriser la transformation du rapport aux souvenirs traumatiques :

    L’une des perspectives les plus intéressantes concerne la reconsolidation de la mémoire.

    Lorsqu’un souvenir est réactivé, il peut, dans certaines conditions, devenir temporairement susceptible d’être actualisé avant d’être de nouveau stabilisé.

    Si les mécanismes de plasticité sont facilités, un accompagnement thérapeutique pourrait aider certaines personnes à associer progressivement à leurs souvenirs de nouvelles perceptions, moins dominées par la peur, la honte ou le sentiment d’impuissance.

    Le bénéfice recherché ne serait pas d’effacer le passé, mais de permettre à la personne de ne plus le revivre avec la même intensité émotionnelle.

    Elle pourrait ainsi retrouver davantage de sécurité intérieure, de liberté dans ses réactions et de capacité à s'engager dans des expériences nouvelles.

    Le rôle précis de l’épigénétique dans ce processus reste cependant à établir.

  • La validation progressive de l’importance du cadre et de l’intégration (Set and Setting) :

    Si certaines substances induisent des modifications biologiques qui persistent après la disparition de leurs effets psychoactifs, cela renforce l’intérêt scientifique d’étudier la période qui suit l’expérience.

    Un environnement sécurisant, un accompagnement psychothérapeutique adapté et un travail d’intégration pourraient contribuer à transformer les prises de conscience vécues pendant la séance en changements concrets dans la vie quotidienne.

    Pour une personne souffrant d’anxiété, cela pourrait signifier apprendre à réagir autrement face aux situations qui déclenchaient auparavant une peur automatique.

    Pour une personne confrontée à un traumatisme, cela pourrait permettre de développer progressivement une relation moins douloureuse à certains souvenirs.

    Pour une personne souffrant de dépression, cela pourrait favoriser une reprise de l’engagement émotionnel, relationnel et comportemental.

    Ces possibilités sont cohérentes avec les objectifs des psychothérapies assistées par psychédéliques. Il reste néanmoins à déterminer dans quelle mesure les modifications épigénétiques contribuent réellement à ces bénéfices et comment optimiser l’accompagnement après une séance.

  • Vers des changements durables plutôt qu’un simple soulagement temporaire :

    L’un des grands intérêts de cette recherche est d’explorer comment une intervention ponctuelle pourrait favoriser des améliorations qui persistent plusieurs semaines ou plusieurs mois.

    Si les adaptations synaptiques et épigénétiques participent effectivement à la consolidation de nouveaux apprentissages émotionnels, elles pourraient contribuer à expliquer pourquoi certaines personnes rapportent des changements durables dans leur manière de penser, de ressentir et de réagir.

    Cela ne signifie pas que les effets soient systématiques, définitifs ou identiques d’une personne à l’autre. L’évolution dépend également de la situation clinique, du contexte, du suivi thérapeutique et des expériences vécues après le traitement.

    Mais cette piste pourrait faire évoluer notre compréhension de la thérapie : l’objectif ne serait plus seulement de provoquer un soulagement pendant l’action d’une substance, mais de faciliter des apprentissages et des adaptations qui continuent à produire leurs effets après sa disparition.

  • Vers une médecine de précision :

    La mesure de biomarqueurs épigénétiques, potentiellement à partir de prélèvements salivaires, pourrait permettre dans les années à venir de mieux comprendre les différences individuelles de réponse aux traitements.

    Les chercheurs pourraient notamment chercher à identifier certains profils biologiques associés à une meilleure réponse thérapeutique, à suivre l’évolution des mécanismes de régulation du stress ou à mieux comprendre la consolidation des améliorations psychologiques.

    Ces applications demeurent expérimentales : aucun test salivaire de méthylation n’est actuellement validé pour prédire de manière fiable la réponse individuelle à une thérapie psychédélique.

Ces perspectives doivent également s’accompagner de précautions : les substances psychédéliques ne conviennent pas à toutes les personnes et peuvent entraîner des réactions psychologiques difficiles ou des risques médicaux, notamment en présence de certaines vulnérabilités psychiatriques ou interactions médicamenteuses. Leur éventuelle utilisation thérapeutique suppose donc une évaluation individualisée et un cadre médical et psychologique approprié.

En conclusion

Les découvertes en épigénétique ouvrent une nouvelle perspective sur les effets des psychédéliques : ces substances ne se limiteraient pas à modifier temporairement l’humeur, la perception ou l’activité des neurotransmetteurs. Certaines pourraient également déclencher des adaptations biologiques durables, notamment dans les mécanismes de régulation de l’expression des gènes et de la plasticité neuronale.

Ces recherches suggèrent ainsi qu’une expérience ponctuelle pourrait, dans certaines conditions, contribuer à des transformations psychologiques qui se prolongent bien au-delà de la présence de la substance dans l’organisme.

Pour les personnes souffrant de traumatismes, d’anxiété ou de dépression, l’enjeu est considérable : retrouver la possibilité de sortir de réactions émotionnelles devenues automatiques, d’apaiser le rapport aux souvenirs douloureux et de développer de nouvelles façons de penser, de ressentir et de vivre.

L’épigénétique pourrait être l’un des mécanismes biologiques participant à ces changements, même si son rôle causal exact reste encore à démontrer chez l’être humain.

L’une des perspectives les plus prometteuses ne réside donc pas seulement dans les effets immédiats des molécules, mais dans leur capacité potentielle à faciliter un processus de transformation durable, particulièrement lorsqu’elles sont associées à un accompagnement thérapeutique adapté.

La question n’est plus uniquement de savoir comment les psychédéliques modifient momentanément notre conscience, mais comment certaines de ces expériences pourraient aider notre cerveau à apprendre, à s’adapter et à construire une relation différente avec notre passé, notre présent et notre avenir.

Sensibilisation et Prévention

 
 
 

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